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Hoël Duret
 
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Présentation du travail
par Hoël Duret, octobre 2013


Envisagé comme une synthèse de l'idéologie alternative Do It Yourself et de l'utopie de la cellule familiale de l'American Way of Life, le bricolage est central dans le travail d'Hoël Duret. Ce qui l’intéresse dans ce processus de construction amateur n'est pas tant l'esthétique de-bric-et-de-broc qu'il véhicule mais bien de trouver, montrer et démontrer que dans l’économie contrainte existe une intelligence productiviste. Soucieux de soutenir son travail plastique par un corpus théorique, Hoël Duret a réunit ses recherches quant aux modes alternatifs de fabrication dans une auto-édition dont le titre I Can Do Anything Badly (je peux tout faire même mal) sonne comme un slogan introductif de toute sa production.

Tout procède d'un aller/retour entre usinage et fait-main avec l'intention affichée de faire poésie d'un geste qui feindrait l'industriel. Car le jeune artiste français a su tirer les leçons des générations qui l’ont précédées. Son regard sur la création s’est, en effet, construit dans une seconde moitié des années 2000 profondément marquée par une réinterprétation des canons modernes et modernistes frisant parfois le fétichisme. Mais s’il manipule les mêmes codes que ses ainés, Hoël Duret n’entretient aucune fascination pour les formes du moderne. Au contraire, c’est dans le jeu critique qu’il s’en saisit, les ausculte, les amende, les bouscule, au risque de les mettre en danger. On pourrait voir, en somme, son travail comme un lieu de test de la résistance de ces formes.

Ainsi, il se livre à un jeu de formes critique dans la composition de – Schön und Modern, 2012 –, série de maquettes des canons de l'architecture moderne en bois de récupération, armé d'un pistolet à colle, d'une scie sauteuse et d'un marteau. Les chefs-d’œuvre que sont le Bauhaus de Dessau, le Pavillon Barcelona ou encore le siège new-yorkais des Nations Unies en sont réduits à de petites sculptures on-ne-peut-plus précaires aux atours si identifiables. Est-il à croire que le jeune Duret oserait se mesurer aux monstres de l’équerre ? Cela n’aurait pas d’objet. Il s’agit plutôt pour l’artiste de souligner le fait qu’au-delà de l’icône, les joyaux des avant-gardes sont histoires de proportions, de masses et d’équilibre, capables justement de parfaitement résister à ses tribulations bricologico-démystificatrices.

Ses – Notes, 2012 – reproduisent au trait les croquis de manuels techniques grand public, emballages et autre réclame pour matériel de bricolage. Agrandis au format affiche, les planches semblent singer les typologies formelles des chantres de l'autonomie américaine à l'instar de Sol Lewitt ou Donald Judd. Encore une histoire de synthèse ou synthèse de l'histoire (de l'art) par le regard malicieux d'un jeune artiste sur ces années 1960 qui ont construit ce que l'Amérique compte aujourd'hui d'esthétique et de processuel.

Lors d'une résidence au Texas, il produit une série de vidéos sur le modèle des tutoriels présentés en tête de gondoles dans les grandes surfaces de bricolage. – Build your own landscape, 2011 – vous donne ainsi les solutions techniques, pratiques et à moindre frais pour construire votre propre point de vue sur le territoire US que vous souhaitiez vous mettre dans la peau de Kerouac, de John Wayne ou du simple visiteur d'un parc national.

Les 18 toiles rouges – Colored Fields, 2012 – reprennent, quant à elles, les tracés circulaires des zones d'irrigation dans le désert. Les monochromes, références explicites au grand art greenbergien, sont ici grattées, scarifiées par autant de sillons pour mettre en peinture ses formes cinétiques offertes par le paysage.

Son dernier projet en date, un opéra vidéo intitulé – La vie héroïque de B.S. - Un opéra en trois actes, 2013-2015 – est une fiction épique qui met en scène l’histoire de B.S., mystérieux designer dont les certitudes héritées de la pensée moderniste le confinent à l’absurde et au désenchantement. Produit au FRAC des Pays de la Loire, à Mosquito Coast Factory et à la Zoo Galerie, ce projet envisage les processus de construction et les esthétiques en étant issues dans une analyse critique de ce qui fonde notre rapport aux formes du quotidien.

Le premier acte, – La vie héroïque de B.S. : As a tribute…, 2013 – joue des formes innovantes du XXe siècle dans une installation tentaculaire présentée au FRAC des Pays de la Loire qui servira fond de scène du premier opus de l'opéra. Le personnage fictionnel B.S., passionné et fasciné par ces formes emblématiques, se lance dans la folle entreprise de réussir une synthèse opérante de celles-ci. Comme un facteur-cheval un peu loufoque au pays du design, B.S. marie tant bien que mal les recettes des Marcel Bauer, Mies van der Rohe, Eileen Gray, des époux Eames ou encore Enzo Mari et saupoudre ses mets des ingrédients typiques du dernier siècle, du plan de travail en Formica, à la chaise longue tubulaire en passant par la caisse de marché en plastique.

Dans l'acte 2, – La vie héroïque de B.S. : Le dilemme de l'oeuf, 2014 –, B.S. reçoit la commande folle de redessiner un œuf de poule de façon à optimiser son conditionnement et son transport. Il se retrouve alors à devoir contredire les lois de la nature en tentant de parfaire une forme idéale. L’enchainement des scènes, quelque part entre les réclames industrielles d’après-guerre, les magazines télévisuels de vulgarisation scientifique et Les Aventures de Tintin, illustrent ses multiples tentatives pour parvenir à un impossible résultat. Mais c'est dans le dernier acte – La vie héroïque de B.S. : Les sirènes de Corinthe, 2014 – en cours de production à la Zoo Galerie que se joue de façon explicite l'enjeu jusqu'ici sous-entendu de ce projet. Ayant définitivement perdu ses certitudes modernes sur l’usage et la provenance des formes, B.S., devenu mystique, s'embarque dans un voyage initiatique en Grèce pour comprendre les conditions d’apparition et de conceptualisation d’une forme manufacturée première : la colonne dorique. Comment dans cette région aride, de pierre et de poussière, a-t-on pu conceptualiser une forme aussi pure ? Errant dans ces paysages désertiques, la folie et le mysticisme le gagnent. Il délaisse définitivement les outils techniques et la rigueur de l’ingénierie de la production industrielle des formes pour désormais travailler seul avec ce qu’il trouve sur place, se lançant alors désespérément dans l’expérience de la sculpture, pensant que ce contexte lui sera propice et lui apparaîtra la vérité transcendantale et universelle de toute forme.

Travaillant des expositions comme des plateaux de tournage pour ce projet, Hoël Duret y déploie d'étranges scénographies qui dans leur facture annoncent déjà la faillite de la pensée moderniste fascinée de son personnage de fiction. Autant de pièces dont le statut devient ambigu, entre design et bricolage, simple élément de scénographie ou bien pièce en soi, – La vie héroïque de B.S. - Un opéra en trois actes – trouble le statut des éléments qui le compose, des pièces aux vidéos extrêmement produites et référencées dans leur production jusqu'au principe même de l'opéra dont on comprend que la simple forme classique devient ici un terrain de jeu.





Extérieur nuit ou les nouveaux storyboards
par Mai Tran
in revue 303 n°138, portfolio spécial d'Hoël Duret

« Une œuvre est à la fois l’ordre et sa ruine. Qui se pleurent. »
Jacques Derrida, Mémoires d’aveugle. L’autoportrait et autres ruines, Paris, Réunion des musées nationaux, 1990.

L’univers artistique d’Hoël Duret est résolument immersif : il évoque l’image et sa fabrication, révèle une histoire des formes, crée des récits inventés, catalysés par des personnages potentiellement réels. Ces quatre compositions visuelles en forme d’étapes primitives à un film futur configurent les prémisses d’un scénario, ses maquettes de décor, ses recherches d’ambiance, son mood-board en quelque sorte. Elles n’en demeurent pas moins représentatives des fondements du travail de l’artiste, où bricolage et do-it yourself convergent vers une relecture de l’histoire de l’art, de l’architecture et du design.

Entre abstraction minimale et pop éclatante, les années quatre-vingt s’invitent au tournant des pages sur la question du motif et de la couleur, posée en référence aux préoccupations du Memphis group1. Le légendaire collectif de designers et d’architectes fondé en Italie en 1980, notamment par Ettore Sottsass, prit la liberté d’instituer la couleur comme intégrative de l’objet même, la créditant de tous les attributs culturels possibles, du pur matériau symbolique à l’expression d’un contexte historio-géographique plus spécifiquement américain. La série d’Hoël Duret intitulée Colored fields (2012), constituée de monochromes d’acrylique grattée selon les lignes formées par les zones d’irrigations du désert américain, convoque elle aussi cette question de la couleur, au centre du travail. Avec le motif, les enjeux esthétiques se déplacent ainsi de l’art minimal au pop art, à travers un large spectre de médiums et de dispositifs : de l’installation à la scénographie, du décor exposé au tournage de cinéma, tels que l’on aura pu les découvrir dans le complexe et majeur opéra La Vie héroïque de B.S. Réalisée sur deux années et exposé en trois « actes » au Frac des Pays de la Loire, à Mosquito Coast Factory et à la Zoo Galerie2, l’œuvre réinvente la figure illustre du designer franco-américain Raymond Loewy3, père des logos Lucky Strike, Shell et Spar pour n’en citer que quelques-uns.

Etrange et abstrait, le langage visuel de cette préfiguration de scénario s’inspire de multiples références : des patterns de la mode des eighties au style graphique de Jean-Paul Goude, des décors lumineux de Broadway à Memphis, des Arts déco au baroque de John Galliano.
Le film à venir racontera l’obsession pour la couleur et le motif d’un Américain vendeur de peintures qui débarque de Miami à Brest, en quête des architectures art déco qui émaillent les côtes bretonnes. Face à une France des années trente « blanche », déceptive et aseptisée, ses cauchemars s’emplissent de bizarres danses costumées qui trahissent un état psychique troublé…
A travers cette nouvelle constellation de personnages et de décors bigarrés, Hoël Duret, après l’opéra La vie héroïque de B.S., poursuit l’invention par le récit filmé d’une histoire des formes relue à l’aune de la contemporéanité.

Mai Tran

1 Le Memphis group fut un mouvement de design et d’architecture influent, fondé à Milan par Ettore Sottsass le 11 décembre 1980, a ensuite compté parmi ses membres Michele De Lucchi, Matteo Thun, Marco Zanini, Aldo Cibic, Andrea Branzi, Shiro Kuramata, Michael Graves, Javier Mariscal, Barbara Radice, Martine Bedin, George J. Sowden, Masanori Umeda et Nathalie du Pasquier. Il s’est dissout en 1988

2 La Vie héroïque de B.S. Un opéra en trois actes, 2013-2015 – Acte 1 : As a Tribute – Acte 2 : Le dilemme de l’œuf – Acte 3 - Les sirènes de Corinthe

3 à lire, entre autobiographie narcissique et candide traité théorique, le best seller de Raymond Loewy, La Laideur se vend mal (1953), Paris, Gallimard, Collection Tel (n° 165), 1990

Légendes des images

1# Extérieur – Jour
« La condition de l’homme dans sa modernité, c’est la dissonance.
On ne peut réunir tout ce qu’on aime et tout ce qu’on respecte sur une même tête,
dans un seul camp et sous un même drapeau. […] Le ciel des valeurs est un ciel déchiré, et notre vie écartelée est à l’image de ce ciel déchiré.  »
Vladimir Jankélévitch, Quelque part dans l’inachevé, Paris, Gallimard, 1978, p. 119

Coucher de soleil sur Miami, la lumière iridescente illumine l’architecture balnéaire, un homme en chemise au motif 80’s jette sa cigarette.

Sans titre, 2015, dibond de couleur, balza, papier cartonné, dessin au feutre, 60 x 40 x 40 cm

2# Extérieur – Nuit
« La  couleur nous amuse, elle nous trompe, elle nous déçoit. »
“Color is fooling us, cheating us, deceiving us.”
Extrait d’une interview de Josef Albers 22/06-05/07/1968 par Sevim Fesci, pour Archives of American Art, Smithsonian Institution.

Tex Mex en néon géant s’illumine dans la nuit, l’homme errant dans le port de Brest n’a de cesse de scruter les couleurs et les motifs qui l’obsèdent.

Sans titre, 2015, dibond de couleur, châssis entoilé, balza, papier cartonné, pâte à modeler, peinture acrylique, dessin au feutre, 60 x 40 x 40 cm

3# Intérieur – Nuit
« Toute l’énigme est dans le sensible »
Maurice Merleau-Ponty, Signes, Paris, Gallimard, 1960, p. 23

Sur un air brit pop signé des Blitz Kids, la séquence prend place dans un club étrange au décorum faussement chic, confinant au laid. Sol de marbre et buste pseudo grec. Des femmes créatures s’exhibent masquées en attendant de rejoindre la piste de danse, aux lignes vaguement psychédéliques.

Sans titre, 2015, dibond de couleur, châssis entoilé, buste en plâtre, balza, papier cartonné, dessin au feutre, 60 x 40 x 40 cm

4# Extérieur – Jour
« On peut y rêver, à cet exotisme cosmique. On peut d’autant plus tranquillement y songer qu’il s’agirait de vacances circonscrites, d’un abandon tout provisoire de notre ancrage terrien, dans la parfaite assurance du retour. », Peter Szendy, Kant chez les extra-terrestres, Paris, Minuit, 2011

Plage et pluie, le vent est violent ; la ruine, la perte, l’absence, le décor se fragmente, intangible, dans l’attente de l’imminente catastrophe.

Sans titre, 2015, balza, dibond miroir et cristal, peinture acrylique, dessin au feutre, 40 x 30 x 30 cm





Modernism Begins at Home

Nourri, comme nombre d’artistes de sa génération, par les théories postmodernes – du High & Low californien au décloisonnement conceptualisé notamment par Jean-François Lyotard –, Hoël Duret n’a que faire des frontières, hiérarchies et autres classifications et préfère penser sa pratique dans un expanded field, un contexte élargi mêlant sans vergogne des éléments issus de multiples champs culturels. Aucune appréhension chez lui, donc, lorsqu’il s’empare d’icônes et de références incontournables qu’il prend un malin plaisir à s’approprier pour mieux les disséquer. Dans Build your own landscape par exemple, vidéo réalisée durant un séjour à Marfa en 2011, il expliquait comment « construire » un paysage, en revenant sur la typologie classique du genre, à savoir le cloisonnement territorial, l’expérience de la route, l’échappée et la prise de hauteur, soulignant l’artificialité de la condition paysagère américaine. Avec Monade Island Project, expérience collective menée en 2011 – dont une des formes s’inspirait du mythique projet de ville futuriste de Walt Disney baptisée EPCOT, pour « Experimental Prototype Community Of Tomorrow » –, il envisageait une proposition rationnelle de construction en rupture avec le monde contemporain, qui faisait immanquablement écho aux utopies modernistes et autres expériences communautaires alternatives.
Par ailleurs intéressé par les questions de bricolage et leurs corollaires – Do It Yourself, construction amateur… –, le jeune Duret développe depuis quelques années un corpus qui s’articule autour de ces différentes formes d’expression, pas tant pour les esthétiques qu’elles véhiculent que pour ce qu’elles racontent du fonctionnement de notre société. Ainsi de sa récente édition I CAN DO ANYTHING BADLY, Faire sans savoir est un sens commun, dans laquelle il s’attache à écrire une « petite histoire éclairée du bricolage », à travers divers courants, époques et pays – de l’Arts & Crafts britannique aux mouvements de contre-culture américains, en passant par le Bauhaus allemand. Ainsi également de Sans titre (L'information est une vocation), ensemble de 132 dessins réalisé en 2012, qui établit la notice technique de transformation d’un panneau d’affichage urbain en refuge habitable, appliquant la souplesse et l’adaptabilité du DIY à l’urgence du quotidien en pointant au passage une certaine esthétique survivaliste récurrente aujourd’hui. Quant à l’installation Schön und Modern (2012), elle concentre, en quatre maquettes d’architectures modernistes emblématiques réalisées en bois de récupération, nombre des problématiques soulevées ces dernières années par l’artiste. En ramenant ces réalisations iconiques à leur plus simple expression, il en soulignait notamment la justesse de l’équilibre et des proportions – tel un morceau de musique surproduit qui garderait toute son efficacité une fois dépouillé de ses arrangements superflus. Néanmoins, malgré la convocation et la manipulation de ces canons référentiels, Hoël Duret ne verse pas dans la simple fascination pour les formes – issues notamment du modernisme –, travers caractéristique d’une certaine frange de la création contemporaine. Il se place plutôt en héritier critique, privilégiant aux utopies collectivistes des propositions concrètes et réalisables.

« La vie héroïque de B.S. », son dernier projet en date, se veut une poursuite logique de ces différentes réflexions, tout en faisant preuve d’un souffle jamais rencontré encore dans son travail. L’artiste propose en effet, par le biais d’une épopée au long cours, un point de vue tout personnel sur l’axiome moderniste, dénué d’ironie ou d’arrogance, mais affranchi de toute inhibition. Cependant, plutôt que d’élaborer une analyse classique et argumentée, il a choisi de prendre la tangente et de l’aborder de manière détournée. Périlleuse sur le papier, cette tentative se révèle au final extrêmement jouissive. Hoël Duret s’est attelé à la rédaction d’une fiction épique, une « aventure » qui lui laisse une grande liberté d’interprétation pour prendre ses distances avec la grande Histoire et s’attarder sur les marges, ce qui n’est d’ordinaire pas traité. Maniant à merveille l’art du storytelling – au sens premier du terme –, il nous invite à suivre les pas d’un personnage dénommé B.S. – un hommage à Raymond Loewy ? –, décrit comme un « designer conscient des enjeux de son époque qui porte un regard analytique sur les expériences du design post-seconde guerre mondiale ». En délégant cette expérience iconoclaste à un personnage fictionnel, il instaure de fait une mise à distance critique, une subtile ambigüité entre son statut et celui de son alter-ego : B.S. est-il un simple avatar d’Hoël Duret ? Ce dernier se place-t-il en narrateur omniscient ? En regardeur détaché ?
L’artiste s’est emparé d’un format atypique pour organiser son récit, selon une logique épique et romanesque rappelant les « Gesamtkunstwerken » du XIXe siècle. À la manière des Who, qui avaient transposé la structure de l’opéra au rock ‘n’ roll au moment de l’écriture de Tommy (1969) et Quadrophenia (1973), il a donc « composé » un opéra en trois actes, chacun d’eux revenant sur un moment particulier de la vie de ce designer rigide jusqu’à l’absurde qu’est B.S. Construction narrative et analyse critique s’échafaudent ainsi simultanément, rendant le fond et la forme réellement indissociables. L’exposition sert en effet de décor à la captation vidéo – mêlant documentaire et fiction – de cet opéra tourné au sein de l’espace d’exposition, alors que le format même de l’opéra permet lui d’organiser l’ensemble du récit. Néanmoins, loin de fonctionner en vase clos, cette structuration quasi-tautologique renforce au contraire l’ampleur et l’ambition de la démonstration. Quelle meilleure forme en effet que l’opéra, lieu de l’artifice, de la mise en scène et de la grandiloquence, comme cadre structurel de ce projet ? Le découpage narratif exposition/nœud/dénouement permet de suivre la lente et irrémédiable chute de ce loser magnifique, tellement empêtré dans ses convictions qu’il est incapable de modifier sa façon de penser.
L’étape présentée au FRAC Pays de la Loire, intitulée « As a Tribute… », permet ainsi de faire plus ample connaissance avec ce fameux B.S., analyste rationnel du design moderne et postmoderne. S’y déploie un ensemble de pièces qui cherche à faire la synthèse des formes et matériaux du design des soixante dernières années, un inventaire convoquant pêle-mêle les volumes et matériaux de la Farnsworth House de Mies Van der Rohe, les empiètements d’Autoprogettazione d’Enzo Mari, les dessins de Josef Albers ou bien encore les reliefs de façade de Marcel Breuer. Autant de projets emblématiques du modernisme réunis au sein d’une installation composite qui rejoue l’environnement domestique. Toutefois, au lieu de souligner les prouesses techniques et la validité de ces différentes réalisations, c’est plutôt leur précarité et leur inefficience qui est ici mise en avant, rappelant notamment les dysfonctionnements de la célèbre Villa Arpel pensée par Jacques Tati dans son film Mon Oncle (1958). La démonstration de B.S. atteint vite ses limites et relègue ces icônes à une accumulation un peu vaine, de simples coquilles vides. Hoël Duret nous rappelle par là même que les héros modernistes furent également et avant tout des inventeurs, avec tout ce que cela pouvait comporter d’erreurs, d’essais infructueux et autres échecs ; son personnage en étant l’ultime parangon, figure pétrie de certitudes dont l’assurance et la mauvaise foi confinent parfois au pathétique. Cet exercice de déconstruction jubilatoire interroge par ailleurs notre propre rapport à ces formes innovantes héritées du vingtième siècle, souvent proche de la fétichisation. Si le volet inaugural présenté à Carquefou s’attarde donc sur l’amorce de l’intrigue et la présentation du principal protagoniste, les deux actes suivants – respectivement intitulés « le dilemme de l’œuf » et « les sirènes de Corynthe », titres qui paraissent tout droit sortis d’albums de Tintin – verront B.S. perdre toute conviction, basculer peu à peu dans la folie et se lancer dans une quête mystique qui l’amènera à travailler seul, privilégiant à ses convictions profondes une approche autodidactique, basée sur l’expérience.

Cette approche totalement décomplexée permet à l’artiste d’écrire sa propre histoire du modernisme en exploitant à plein l’indéniable potentiel fictionnel de ce mouvement. Une manière extrêmement habile de boucler la boucle et d’entremêler la rigueur moderniste et la souplesse des pratiques de construction amateurs, en confrontant la Sainte Trinité fonctionnalisme / rationalisme / puissance de la forme de la première à la logique vernaculaire et anticonsumériste de la seconde. Un peu comme si l’on cherchait à comprendre une symphonie de Gustav Malher avec la grille de lecture de la musique punk. Cette conception empirique des choses lui permet, l’air de rien, en nous narrant les rocambolesques aventures de ce personnage loufoque et attachant, de poser un regard neuf sur une antienne moderniste tellement citée, convoquée et analysée qu’elle semble aujourd’hui n’être plus qu’un simple gimmick, vide de sens. En évitant l’impasse formaliste, il parvient pourtant à dépoussiérer notre rapport actuel au modernisme et à son héritage, tout en s’interrogeant, dans une démonstration aussi ludique que magistrale, sur notre relation ambiguë aux formes du quotidien, aux objets qui nous entourent.

Antoine Marchand

(1) Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique », 1979.
(2) Le bâtiment de l’école du Bauhaus de Dessau par Walter Gropius (1926) ; le pavillon allemand de l’exposition internationale
de Barcelone par Ludwig Mies van der Rohe (1929) ; la Villa Savoye par Le Corbusier (1931) et le siège de l’ONU par Oscar Niemeyer (1951).


Paru dans Instantané 84 - Hoël DURET, La vie héroïque de B.S. - Acte 1 : As a tribute…, avril 2014, éditions FRAC des Pays de la Loire





Hoël Duret, Acte 1, La vie héroïque de B.S. : As a tribute...
Frac des Pays de la Loire, du 24 octobre au 19 janvier 2014 — par Eva Prouteau

Le titre de l’exposition d’Hoël Duret au Frac des Pays de la Loire mime l’hommage au destin d’un grand homme : « La vie héroïque de B. S. : As a tribute... ». Le carton d’invitation se veut énigmatique — un homme joue au golf, corps cabré d’après le swing, la balle est partie, il suit sa trajectoire du regard ; une jeune femme téléphone dans son salon, allongée par terre et les pieds en l’air ; tout a l’air sixties et cossu. Quelques notes atmosphériques pour une histoire qui se raconte à travers le prisme du modernisme : Hoël Duret met en place l’univers d’un film à venir et de son héros de fiction, le mystérieux B.S. du titre, qui nous est décrit comme un designer victime de ses certitudes, sans recul face à une pensée moderne dont il aurait maladroitement digéré les codes. Ce que nous découvrons salle Mario Toran est donc un décor qui révèle les obsessions du personnage : foisonnante, l’installation composite déploie dans l’espace un inventaire pléthorique de matériaux et des références formelles plus ou moins lisibles. Une grande structure en bambous reprend la Farnsworth House de Mies van der Rohe, un piétement en bois évoque Enzo Mari, et ailleurs sont déclinés un paravent d’Eileen Grey, des éléments de la facade du Whitney Museum de Marcel Breuer, le vitrail de l’aéroport JFK...
Seulement, force est de constater que le mixage de ces samples référentiels est maladroit, et que certains détails font basculer les choses vers le kitsch : une brassée de fausses bûches reliées par des liens de serrage en plastique, une mini-colonne ornementale façon déco de restaurant, du formica aux motifs de marbre écœurants... La réalisation n’aide pas à corriger cette sensation de collage indigeste : beaucoup d’approximations et une propension au « mal fait » assez manifeste, dans laquelle on reconnaît l’artiste derrière le personnage. Dans toute cette accumulation de ratages conscients, se lit alors le projet d’Hoël Duret : déconstruire le rapport à la fascination des formes modernistes tout en clamant son attachement profond à ces dites formes. En remettant l’accent sur des processus de fabrication, en réinjectant du craft dans l’objet industriel, Hoël Duret rend impossible la propagande que véhiculent ces formes du design — mais il le fait avec tendresse, en passant par l’humain. La fiction lui sert de médium : son personnage, idolâtre et compulsif, incarne le scénario d’une désorientation et quitte peu à peu l’idéologie pour rencontrer le mysticisme. Un vaste programme qui va nourrir les trois actes d’un opéra filmé : le décor exposé au Frac joue presque le rôle du personnage principal dans le premier acte, la suite est à venir au musée des Beaux-Arts de Mulhouse en juin 2014.

Publié dans 02point2, N°2, décembre 2013